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Libres débats de la Libre Pensée

AURILLAC
Maison des associations salle 2 : 18h 15

mercredi 3 mai 2017:

« Une page de l'histoire cantalienne occultée »


 
L'exil espagnol dans le Cantal : arrivée et accueil dans le département et sur le canton de Mauriac

  • Début 1939, Quelques chiffres : Plusieurs dizaines de réfugiés en 1937. 1 630 le 30 janvier 1939 (majorité femmes et enfants) répartis sur 44 communes (sur 250) dont Mauriac. Environ 1 800 à 2000 réfugiés espagnol sur l'ensemble de la guerre dans le Cantal.
A noter :
1. mobilisation de 20% seulement des maires (260 communes) qui répondent favorablement à la demande d'hébergement du Préfet : « les réponses des
maires furent souvent négatives : impossibilité réelle ? Inertie des maires ?» (cf. historien Eugène Martres)
2. Bon accueil de certains élus : « J'ai reçu hier 23 réfugiés espagnols à Maurs. Je les chaussés, leur ai donné du savon. L'impression produite localement est plutôt bonne. Il y a sympathie mutuelle entre logeurs et logés ». (cf. maire de Maurs)
3. Bon accueil par la population : « L'attitude des populations a été plutôt sympathique » (cf. lettre du Préfet au gouvernement)
4. mobilisation d'enseignants//accueil d'orphelins

  • A l'approche de la guerre la sympathie initiale s'amenuise (repli sur soi) et des élus affirment l'existence de tensions, conflits qui s'avèrent faux et relèvent davantage de la délation :
1. « la population qui a accompli un geste humanitaire ne désire pas les garder plus longtemps » (Maire de Mauriac qui vote pleins pouvoirs à Pétain et sera démis de ses fonctions en 1944)
2. « Monsieur le Préfet, la population de Laroquevieille se trouve inquiète du long séjour des Espagnols vu qu'il se produit des faits qui sont scandaleux.
Samedi, les gendarmes ont été obligés de venir suite à une rixe à propos de deux jeunes femmes Espagnoles qui travaillent aux champs...et ce sont deux
pauvres travailleurs français qui ont été pris .. » (Lettre anonyme juillet 39 suivie d'une enquête qui prouvera la tentative de viol sur une jeune fille espagnole)
3. « ...Jusqu'à présent la population supportait les réfugiés. Depuis, des frictions quotidiennes se produisent qui risquent à la longue d'amener des
actes plus graves. Des pétitions circulent en ville, des coups ont été échangés. Certains éléments espagnols chantent des chants séditieux ou considérés comme tels depuis l ' É tat de guerre . D'autre part 15 anciens miliciens restés à Saint-Flour se réunissent la nuit chez le secrétaire de la C.G.T.... » (Maire de St Flour en octobre 1939)

Nota : avant la guerre, un réfugié républicain espagnol n'est pas à priori suspect, dangereux pour la Nation, mais un an plus tard, fin 1940, le même réfugié républicain Espagnol est considéré comme un extrémiste aux idées subversives, un ennemi du régime, à interner dans un camp, à placer sur un chantier ou à livrer à la Gestapo pour aller mourir au camp de Mauthausen ! : « Aux yeux d'une fraction des bien-pensants locaux (du Cantal), ces réfugiés étaient des suspects. Plus que pour des victimes ces républicains, socialistes, communistes, anarchistes, passaient pour des séditieux qu'il fallait surveiller, noter, mieux encore, rendre à FRANCO qui se chargerait de la besogne ». (Eugène Martres)

Durant l'hiver 1938-1939, ce sont près de 2 000 républicains espagnols qui sont dirigés sur divers chantiers de grands travaux dont le chantier de construction du barrage de l'Aigle-sur-Dordogne, à cheval sur les départements du Cantal et de la Corrèze. Ces hommes sont affectés aux « Groupements des Travailleurs Etrangers »

1. le G.T.E. n° 664 de Mauriac, sous-préfecture, avec 150 travailleurs espagnols affectés au chantier du barrage de l'Aigle.
2. Un deuxième G.T.E., n° 431 va compléter le premier avec la venue de 350 autres travailleurs espagnols.

Pour les réfugiés, le choix est simple :

    • être embauché sur les chantiers
    • ou être rapatrié en Espagne ! Ils seront vite rejoints par les nouveaux arrivants issus des camp de concentration (les entreprises vont y puiser la main d'oeuvre) Fichage intensif : une véritable toile d'araîgnée va se mettre en place pour surveiller et réprimer à la moindre occasion les réfugiés espagnols (cf. archives)

L' Aigle sur Dordogne : un barrage en chantier, un chantier des résistances

1500 ouvriers dont 80% d'étrangers dont une majorité d'espagnols sont embauchés au barrage de l'Aigle : « Les ouvriers espagnols sont hébergés en partie à Aynes, et dans une autre cité construite à leur intention, plus près du village de Chalvignac...Pour l'attribution de bons divers : nourriture, vêtements, etc, ils relèvent du GTE qui se montre très en dessous de ses missions ». (Jean-Louis Salat)
    • Accueil avec la pelle et la pioche : On peut noter que çà n'est ni le gouvernement, ni l'entreprise qui se soucient des conditions de travail, de
sécurité dans lesquelles les réfugiés sont censés travailler dès leur arrivée : «...des Espagnols émigrés économiques accoururent, offrant des vêtements et
des chaussures, qui étaient d'une valeur immense dans un tel climat glacial pour ceux qui ne disposaient même pas d'espadrilles et avaient dû travailler, les
premiers jours, avec les pieds enveloppés dans des morceaux de sacs... » Jose Berruezo

1. La vision « idyllique » quant à l'hébergement sur le chantier.... - « les baraquements étaient en bois, démontables, d'une capacité de 20 à 40
hommes...Avec le temps certains baraquements furent remplacés par des constructions en dur, accompagnées d'une chapelle, d'un bâtiment-douches et d'une école à deux classes.....Une infirmerie avec salle d'attente, de soins et chambres d'isolement fut ouverte. Un médecin y était attaché, ainsi que deux infirmières...Le commerce local, vu la pénurie de produits se limita à la création d'une coopérative « Ballot » qui fournissait à peu près tout aux cantines-bars et un salon de coiffure..». « L'Aigle sur Dordogne, le barrage de la résistance » – Jean-Louis Salat
2. ...confrontée à la vision réaliste dépeinte par Jose Berruezo : « La journée de travail terminée, la vie offrait peu d'attractions autres que la cantine
et les dortoirs où l'on tuait le temps avec le souvenir douloureux des tragiques évènements vécus, de la déroute subie par le peuple espagnol ; les jours passent au même rythme monotone : après le dîner, le coucher sur les paillasses et le jour suivant, les pieds et les mains enflés par les gros draps, retour à la Sibérie, comme les Espagnols nommaient le chantier du barrage...»

Les relations avec les ingénieurs du chantier :
    • Jose Berruezo parle des bonnes relations avec les ingénieurs André Coyne et André Decelle, responsables du chantier du barrage : « Il se sont efforcés de rendre le plus confortable possible la vie des ouvriers espagnols...Monsieur André Coyne, salua l'arrivée des réfugiés espagnols en des termes très humains et élogieux, en leur offrant son aide pour tous les problèmes qui relèveraient de ses compétences, leur ouvrant aussi la porte d'entrée, avec tous les honneurs, dans la Résistance française opposée aux troupes allemandes...Un autre jeune ingénieur, Monsieur André Decelle, se révéla également très chaleureux et compréhensif ». nota : Celui-ci va constituer dans la clandestinité le bataillon Didier (ORA), composé
de cadres et d'ouvriers du barrage.

Qu'est-ce que l'ORA (Organisation de la Résistance de l'Armée) ?
•La défaite de 1940 a amené des officiers de l'armée française vaincue, ne se reconnaissant pas en Pétain, à créer leur propre mouvement de Résistance
•A peine l'armistice signée, des officiers transfèrent en lieux sûrs des véhicules et du carburant de l'armée afin d'échapper aux réquisitions de l'occupant. Du matériel militaire est caché au barrage de l'Aigle (camions, des milliers de litres d'essence, armes, explosifs, matériel de transmission et des uniformes)

Les objectifs de l'ORA : discrétion en attente du jour « J »
1. Constituer clandestinement, avec les personnels les plus sûrs, un centre d'accueil pouvant assurer le fonctionnement d'un État-Major de commandement opérationnel avec les liaisons et la protection nécessaires,
2. Créer, en principe à l'insu des intéressés de rang des unités combattantes légères dotées de moyens de transport permettant d'agir contre l'occupant en protégeant les barrages,
3. Ne rien dévoiler de l'organisation et n'entreprendre aucune action visible avant instructions formelles ou soulèvement national,
4. Maintenir un contact direct entre les officiers à Mauriac et la Région militaire.

Précision de l'historien Eugène Martres//discrétion de l'ORA : « L'effacement de l'O.R.A. outre la saine prudence, se rattache aussi à tout un arrière plan politique, à toute une philosophie de la Résistance. L'O.R.A. ne fait pas confiance au peuple, et peut-être aussi à l'idéologie démocratique, et même révolutionnaire l'effraient. La Résistance selon l'O.R.A. doit rester une activité de professionnels, c'est à dire des cadres de l'armée...Elle pense que les 3 officiers, De Gaulle, Giraud ou Pétain sont tout désignés pour gouverner le pays... A l'origine du bataillon « Didier » en avril 1944 ce ne sont que quelques dizaines d'ouvriers et de cadres du barrage...le gros des effectifs de l'O.RA. viendra du Puy de Dôme ».
Nota : Decelle chef de l'ORA soutiendra la Charte du Travail dans les articles de la presse du barrage (cf. journal »Notre barrage »).
1. Cette « discrétion » de l'O.R.A. va faciliter le travail des militants de la C.N.T. qui a besoin d'un lieu sécurisé pour avancer dans la reconstruction de la CNT
2. Les relations entre l'O.R.A. et la C.N.T peuvent se définir comme une « tolérance réciproque », la participation à la Résistance en 1944 se fera dans l'indépendance de la CNT//ORA et FFI (maquis anarchiste autonome)
3. La CNT reconstituée aura plus de rapports avec d'autres mouvements de résistance, plus proches politiquement : groupes « Combat », « ibération»,et « Francs tireurs ». Ces trois organisations fusionneront le 26 janvier 1943 dans le « Mouvement Uni de la Résistance » (M.U.R.).
4. La C.N.T. travaillera essentiellement en relation avec l' « Armée secrète », la branche armée du M.U.R. (cf. sabotages etc.)

La présence allemande dans le Nord-ouest Cantal :
    • Une garnison d'une trentaine de soldats allemands stationnera en permanence à Aurillac, complétée au printemps 1943 par 50 hommes de la Feldgendarmerie.
    • Un détachement stationnera sur la commune de Champagnac les Mines près de Mauriac, chargé de la surveillance des barrages hydrauélectriques sur la Dordogne, dont celui de l'Aigle.

La vie sur le chantier :
En dépit de la pénibilité du travail, des difficultés liées à l'occupation, les loisirs sportifs ou culturels vont apparaître durant la guerre. José Berruezo témoigne pour sa part de l'implication des réfugiés espagnols dans diverses activités à caractère culturel : « ...Un technicien du monde du théâtre, Jose Oliver Calle (ex responsable de la CNT des spectacles à Barcelone), créa un groupe artistique composé de Français, d'Italiens et d' Espagnols, qui offrit des spectacles de grande qualité dans et hors le barrage...Un autre compatriote, Manuel Morey Blanch (ex directeur des Écoles Rationalistes de Catalogne, secrétaire de la propagande de la CNT au barrage de l'Aigle), réussit à organiser une exposition sur la révolution espagnole...En l'espace de quelques mois, en accord avec le professeur de français Monsieur Gaillard, qui prêta une salle à cet effet, les enfants de nationalités différentes pouvaient assister plusieurs heures par semaine à des cours d'espagnol donnés par Manuel MOREY BLANCH »

La réorganisation confédérale : un chantier de 4 ans

30 hommes début 1940, 80 en 1942 et plus de 20 000 en 1945
Nota : le noyau de départ est repéré dès 1941 par le Préfet de corrèze : « J'ai tenu à mon cabinet une conférence afin d'examiner les mesures à prendre pour surveiller les groupes de travailleurs espagnols ». (Archives départementales de Corrèze)

Qui sont les hommes de ce noyau initial ?
•Antonio Roman Cuerva, andalou émigré en Catalogne, ouvrier dans la cimenterie à Vallarca, près de Barcelone, puis interné au camp de Barcarès lors de la Retirada,
•Agustin Galera Garcia, mineur à Sallent en Aragon, interné au camp de Saint-Cyprien,
•Dositeo Fernandez, mineur en Espagne, interné dans plusieurs camps, cordonnier à Mauriac, c'est chez lui que se tiendra le premier plenum national de la C.N.T. reconstituée,
•Santiago Burguete, dit « El Chispa », plombier, interné au camp de Saint-Cyprien, •Antonio Heredia, militant C.N.T. du syndicat de la santé et d'hygiène de Barcelone, interné au camp de Saint-Cyprien,
•Jose German Gonzales, originaire de Tarragone en Catalogne, ex milicien de la colonne Durruti, interné au camp de Saint-Cyprien,
•Manuel Morey Blanch, dit « Manolo », directeur de l'École Rationaliste de Barcelone, interné dans plusieurs camps,
•Jose Asens Giol, délégué (avec DurrutiI) de la C.N.T. au Comité Central des milices antifascistes,
•Jose Oliver Calle, metteur en scène, militant du syndicat C.N.T. des spectacles publics de Barcelone,
•Jose Berruezo Silvente, dit « Clarin », instituteur rationaliste, interné au camp de Bram,
•Manuel Rico, journaliste, interné au camp de Saint-Cyprien, il sera le responsable du 1er journal de la C.N.T reconstituée, « l'Exilio »,
•Juan Escoriza Martinez, maçon, militant C.N.T-F.A.I, sera l'un des responsables d'opérations de récupération de parachutages, de missions de sabotages,
•Sebastian Gomez Silvente, ex secrétaire du bureau de « Solidarité Internationale Antifasciste » à Barcelone,
•Juan Montoliu del Campo, militant C.N.T.-F.A.I., commandant de bataillon sur le front d' Aragon en 1938 et qui sera l'organisateur du maquis anarchiste du PuyViolent constitué de 60 hommes intégrés à la 13ème Région Militaire des F.F.I.,
•Manuel Barbosa, qui sera le commandant élu de ce bataillon anarchiste espagnol.

Durant l'année 1940, le groupe initial multiplie les contacts avec des militants isolés repérés dans les villages alentour, travaillant sur d'autres chantiers ou dans des fermes, avec les nouveaux arrivants sur le chantier du barrage :
1. Diverses réunions du noyau central durant l'année 1940 : création de la Fédération Locale d'Aynes
2. 1ère réunion clandestine ouverte aux militants sûrs en octobre 1941

S'enchainent des circulaires à partir du groupe du barrage de l'Aigle, la FL Aynes qui décide de se constituer en Commission réorganisatrice du Mouvement libertaire en exil (cf.absence de contact avec le Conseil général)
1 - Circulaire n°1 (datée de novembre 1941, écrite à la main, photocopiée) « Camarade, …Aujourd'hui, étant donné les circonstances, nous constatons que le silence ( du Consei l du Mouvement Libertaire ) règne autour de nous. La cruelle réalité nous montre que le salut ne viendra pas d'un hypothétique débarquement ; c'est un rêve irréalisable dont nous nous sommes réveillés maintenant que nous sommes dans ce camp de travail (barrage de l'Aigle). Nous sommes tous des membres de la C.N.T., de la F.A.I. Et des F.I.J.L., ceux qui ne se laissent pas submergés par les évènements, ni qui fuient devant les dangers... Depuis notre internement au camp de Saint-Cyprien, nous ne recevons plus de circulaires...nous avons considéré de notre devoir de nous réunir, et devant les risques de défaitisme général, nous en sommes arrivés aux conclusions suivantes :

•Premièrement : la création d'une Commission Réorganisatrice locale au barrage de l'Aigle, sous la responsabilité de la Fédération Locale du barrage,
•Deuxièmement : mandat est donné à la commission de faire adhérer, dans les plus brefs délais, le maximum de camarades,
•Troisièmement : regroupement des camarades en sous-groupes, organisation de la circulation et du contrôle de l'information,
•Quatrièmement : recherche d' un local (adresse sécurisée)) pour la Commission,
•Cinquièmement : une fois le regroupement fait, convocation des réunions nécessaires pour fixer les directives diverses, régler le problème des cotisations etc.
La circulaire se termine par ces conseils relatifs aux nécessaires précautions à prendre dans le travail clandestin de reconstruction, qui commence : « Comme nous te considérons digne de notre confiance, tu voudras bien signaler au camarade qui te remettra la présente circulaire si tu connais un autre camarade et tu lui indiqueras également avec lequel ou lesquels tu préfères t'associer. Ce n'est pas le moment de minimiser les responsabilités, ni les dangers ; prends tes
précautions comme le fait la Commission. N'aies confiance en personne jusqu'à ce que tu sois sûr de la qualité de ton camarade ; si tu pressens quelque chose, communique-le nous car la Commission se chargera de vérifier tes indications. En espérant que tu feras honneur à la confiance que nous avons en toi et que tu viendras grossir le nombre des membres de notre organisation, nous te saluons fraternellement." Pour la Commission du barrage de l'Aigle, la Fédération locale d'Aynes - Jose German – Novembre 1941 ».

En l'absence de directives quelconques, ce sont quelques hommes qui décident d'agir, forts de leur expérience et se sentant pleinement responsables de l'avenir de leur organisation, dans une situation d'exil, d'occupation !
•La commission va se développer, en prenant le plus possible de précautions compte tenu des circonstances, sans faire de publicité par rapport aux actions entreprises
•Elle décide rapidement d'étendre le bénéfice de ses activités clandestines à tous les réfugiés quelles que soient leur appartenance politique, syndicale : faux papiers d'identité, fausses cartes d'alimentation nécessaires pour obtenir du pain, de la viande.
•La Commission, fort de ses bonnes relations avec l'ingénieur André Decelle, va pouvoir faire embaucher au barrage des réfugiés en difficultés leur garantissant ainsi travail, logement et sécurité.

2 - L'énorme travail de solidarité apparaît dans la 2ème circulaire :

Circulaire n° 2 - janvier 1942 - Commission locale du barrage de l'Aigle
« Camarade, ...Un mois après la première circulaire, nous reprenons la plume pour garder le contact avec toi, pour te faire connaître le résultat de nos travaux :
1. Premièrement - récupération de compatriotes : plus de 80 compatriotes ont accepté de participer à la réorganisation de la C.N.T.. D'autres sont susceptibles d'adhérer, mais nous préférons attendre que le mouvement soit plus structuré pour les accepter, d'autant que nous ne les connaissons pas tous suffisamment..
2. Deuxièmement – Le groupe de La Ferrière coordonne les compatriotes isolés dans les villages de Spontour, Chalvignac, et autour de Mauriac,
3. Troisièmement – Relations avec le Conseil du Mouvement Libertaire : malgré de nombreux courriers avec divers militants, il semble que personne n'ait la moindre idée du lieu où se trouve le Conseil.
4. Quatrièmement – Cotisations : il a été décidé d'une cotisation de 10 francs par mois ( une heure de travail est payée 5 frs ). Cette somme est destinée à aider les compagnons nécessiteux restés dans les camps de concentration.
5. Cinquièmement – solidarité : les compagnons susceptibles de nous aider pour cacher, aider des compatriotes en danger ou nécessiteux, quelles que soient leurs opinions politique ou syndicale, doivent prendre contact avec nous. Nous sommes sûrs que vos délégués, vous-mêmes, accepterez ces décisions de notre chère organisation. Pour la Commission, José German, l'Aigle - janvier 1942 ».

La Commission du barrage fait des « tournées » dans les villages pour rencontrer les autres groupes constitués, pour expliquer les circulaires.

L'année 1942, malgré les dangers d'infiltration, les risques liés à l'occupation de la zone sud en novembre ce sont les 1ers contacts avec la Résistance française.

Au  printemps 1942, arrivent au barrage de nombreux réfugiés fuyant les persécutions de la Gestapo, refusant d'être envoyés en Allemagne pour collaborer à
l'effort de guerre. Le barrage de l'Aigle, isolé, constitue pour beaucoup un lieu de refuge idéal.

•Une troisième circulaire est alors rédigée afin de prendre les précautions nécessaires avant toute admission de nouveaux affiliés à l'organisation :« Les documents d'identité sur lesquels étaient écrit « réfugié Espagnol » représentaient pour la gestapo davantage une accusation, une dénonciation qu'une identité...Les camarades essayaient d'éviter les contrôles en descendant des trains dans les petits villages et marchaient à pieds pour aller aux rendez-vous prévus . Ils emportaient un pique-nique préparé avant le départ...dormaient dans des lieux sûrs, chez des compagnons ou à la belle étoile... ». José Berruezo
•Relation avec la Résistance française : En septembre 1942 se tient au barrage de l'Aigle la première réunion de niveau régional où se décident l'accentuation des relations avec la résistance française et par ailleurs l'organisation d'un plenum national d'où devrait émerger une organisation représentative de tous les mouvements libertaires émigrés en France.

Ce projet de réunion donne lieu à la 4ème circulaire (octobre 1942)

« Aux compatriotes de tous les groupes, Par les délégués, vous avez été informés du développement de l'organisation. Nous avons réussi à réveiller l'enthousiasme dans plusieurs groupes, ce qui fait honneur à l'esprit combatif de la C.N.T. et du mouvement libertaire...Partout, comme nous ici au
barrage de l'Aigle, des groupes se constituent, dans le Cantal et la Corrèze, dans les Pyrénées, à Toulouse, dans les mines à Alès et à la Grand Combe dans le Gard...Tous ces groupes sont dans une période embryonnaire et nous envisageons de tenir une réunion à l'échelle nationale pour réunir des délégués de tous les groupes, nous organiser pour établir un plan à suivre à l'échelle nationale...Malheureusement, nous sommes toujours sans nouvelles du Conseil du Mouvement Libertaire (1)...nous sommes conviés par les communistes (2) (espagnols) à une réunion à Grenoble pour constituer une Union Nationale espagnole. Nous leur avons dit que nous étions en désaccord avec eux sur de nombreux points...Nous vous demandons de manifester vos opinions dans vos
fédérations, groupes de manière à ce qu'à la prochaine réunion vos délégués puissent parler en votre nom. Pour la Commission, Jose German, l'Aigle, octobre 1942»

(1) Les militants appendront plus tard que les membres du Conseil sont emprisonnés , en résidence surveillée ou soumis au travail obligatoire.
(2) C'est donc à l'automne 1942 que la Commission du barrage apprend l'existence de cette « Union Nationale Espagnole » (U.N.E.), émanation directe du parti communiste espagnol qui veut apparaître vis à vis de la Résistance française, des alliés, comme l'unique représentant de l'exil et de la Résistance espagnole (cf chapitre spécifique)
Durant ces 3 premières années, les activités de la Commission de l'Aigle auront été centrées sur plusieurs points :
1. la réorganisation progressive d'un mouvement dont les militants, depuis l'exil, ont été dispersés à travers la France, du fait de la guerre,
2. La relation avec la résistance française, en particulier l'O.R.A., pour participer le moment venu à la lutte contre le fascisme,
3. Des contacts en 1942 avec les divers groupes de Résistance (cf. MUR) La préparation du plenum national va occuper la Commission durant des mois tant il y a de difficultés à résoudre dans le contexte de l'occupation. Un troisième point, non apparu jusqu'alors, au travers des circulaires par exemple, est pourtant, à terme, le plus important, l'objectif majeur : coordonner le mouvement libertaire pour lutter contre le régime du général Franco et envisager l'après franquisme : « Depuis le début de l'exil, dans la plupart des réunions, les militants exposaient librement leurs opinions, la Commission se limitant à faire des synthèses et à les faire connaître à l'ensemble des comités et fédérations locales ».

Plenum de Mauriac le dimanche 6 juin 1943

Dositeo Fernandez propose le lieu pour la tenue de la réunion nationale : son propre appartement situé au dessus de la gendarmerie de Mauriac.
Jose Berruezo : « Cette première réunion, avec la mise en route du mouvement confédéré soulève l'enthousiasme au barrage, une joie inespérée...un réveil joyeux et encourageant après le pessimisme provoqué par l'isolement. Non, la C.N.T. n'est pas morte ! Elle dormait depuis trois ans et il a suffi d'un coup de pouce pour la réveiller et la mener à la pointe du combat... ».
Aucun des délégués n'ayant d'informations sur les activités du Conseil du Mouvement Libertaire :
•le plenum approuve la proposition de la Commission du barrage de créer le « Comité de Liaison du Mouvement libertaire espagnol en France » .
•Le nouveau Secrétariat général est fixé au barrage de l'Aigle, compte tenu du travail qui s'y est déjà accompli depuis près de trois ans et des relations bien engagées avec la résistance française.

Thèmes abordés lors du Plenum :
•La situation politique en France dorénavant entièrement sous le contrôle de l'armée allemande,
•L'organisation de la résistance française,
•Le problème du Parti communiste espagnol est posé : « Comment faire face à cette organisation qui s'appuie sur son homologue française ? L'Union Nationale Espagnole (U.N.E.) s'efforce d'apparaître comme la seule représentante de l'émigration républicaine et recrute sous la contrainte des réfugiés isolés... »,
•La vie difficile de milliers de compatriotes toujours dans les camps de concentration de midi-Pyrénées interpelle les militants : « Comment aider ceux qui ont été enrôlés de force dans les compagnies de travail (C.T.E.) avec un salaire de misère et menacès d'internement en camp disciplinaire s'ils se plaignent ». Face à cette situation le plenum décide d'augmenter les cotisations des affiliés pour permettre une plus grande solidarité,
•La tragique situation des camarades restés en Espagne, le présent et l'avenir du peuple espagnol : « Comment établir un contact direct avec les compatriotes de l'intérieur ? Comment se présentera la C.N.T. quand tombera Franco ? Nous pensions alors que la chute des dictatures allemande et italienne provoquerait celle du Caudillo... ».

Plusieurs décisions importantes qui vont engager la nouvelle organisation confédérale :
1. L'élargissement de l'organisation à tous les départements de façon à faire connaître le travail réalisé, développer l'organisation, et se préparer à l'après Franco,
2. Sauvegarder l'unité libertaire avec au sein de la nouvelle organisation, la représentation des diverses branches : la F.A.I., les Jeunesses Libertaires

La résistance française s'activant de plus en plus sur tout le territoire, le plenum est amené à décider :
1. L'intensification des relations avec la résistance française de manière à faire connaître et reconnaître la C.N.T. comme représentative de l'émigration espagnole confédérée et libertaire, la force qu'elle représente et l'aide qu'elle pourra amener le moment venu, (Pb//UNE)
2. L'établissement de contacts préliminaires avec tous les hommes représentatifs de l'émigration espagnole antifasciste (vers une union antifasciste- ANFD)

Dans les mois qui suivent ce plenum :
•Pour mettre fin aux tensions, à l'attitude hégémonique des communistes, une réunion est organisée au début du mois de septembre 1943 avec le Parti communiste Espagnol :« ...nous sommes en possession de preuves concrètes concernant les pressions exercées sur des exilés espagnols pour les obliger à rentrer dans votre organisation, (la U.N.E)...La C.N.T. ne tolèrera pas de tels comportements envers les compagnons...si vous touchez un seul cheveu à un compagnon nous réagirons immédiatement en conséquence... » Cela n'empêchera pas le Parti Communiste espagnol, soutenu en cela par le Parti communiste Français de continuer ses pressions, mensonges et agressions physiques allant jusqu'à l'assassinat de militants cénétistes en 1944.
•A l'automne 1943, tout le Massif Central est bien en pleine effervescence cénétiste : « Toutes les fédérations locales sont fédérées dans chaque département dans des comités départementaux respectifs, eux-mêmes fédérés au niveau régional. .Dans un endroit en France des militants de plusieurs départements se sont réunis et ont fait renaître l'organisation. Quand le sommet échoue, la base se bouge, agit et oeuvre ! C'est toujours ainsi et c'est vrai dans le cas présent comme avant »
•La croissance de l'organisation est telle que se pose alors le problème des lieux de réunion, du secrétariat. La situation géographique du barrage devient trop isolée, excentré et éloigné des Comités locaux de plus en plus nombreux partout en France. De plus, la région très enclavée est de moins en moins sûre du fait des actions des maquis du Limousin en particulier

Un deuxième Plenum pour traiter de la lutte //Franco (Tourniac, près de Pleaux) – octobre 1943

2ème plenum national : 40 délégués de plus de 20 départements (sécurité grâce à appui de la Résistance française) – décision de transférer le secrétariat du Mouvement libertaire en exil à Montpellier

La réunion :
1. Analyse par rapport à l'échec de la Révolution : « La révolution en Espagne est la première dans l'histoire du mouvement libertaire...Les résultats insuffisants sont dus en particulier à la situation de guerre avec une partie de l'Espagne dominée par les militaires, au fait d'avoir dû faire face à toutes les puissances fascistes réunies contre nous. Comment alors donner satisfaction au peuple espagnol aspirant depuis longtemps aux changements...il manquait certainement un projet plus global. Par ailleurs, la politique sectaire du Parti Communiste a participé à affaiblir le mouvement révolutionnaire...nous étions en échec face à l'indifférence du monde qui ne comprenait pas que la tragédie espagnole était le premier acte de la tragédie universelle...nous avons été abandonnés par le prolétariat international... »
2. Réflexions par rapport à l'avenir, l'unité du mouvement libertaire : « La tournure des évènements nous indique que la phase finale de cette lutte gigantesque a commencé. L'avenir ne peut qu'être favorable à la cause de la liberté et du progrès...Pour que les principes pour lesquels nous luttons triomphent il est de notre devoir de faire face aux graves responsabilités qui sont les nôtres. Sommes-nous préparés ? Sans doute que non...mais pour aller de l'avant, il est essentiel de conserver l'unité du mouvement libertaire. Notre force réside dans cette union...Comme lors du 19 juillet 1936, il nous faudra agir sans accepter d'être dirigé par n'importe quelle organisation politique, mais cela pose un autre problème : si nous voulons intervenir dans la vie économique, politique, sociale et culturelle de notre pays, avec qui accepterons-nous de travailler sans trahir nos principes ? Quel sera alors le programme d'action du mouvement libertaire ?...«..La fin de la guerre peut amener de nouvelles conditions favorables, pouvant aboutir à une situation révolutionnaire...La C.N.T. doit être alors présente pour provoquer la révolution, l'orienter et la diriger, avec un vrai programme d'action...Nous pouvons dans tous les cas influencer les évènements... »

Nota important :
L'Alliance Nationale des Forces Démocratiques (ANFD) verra la réunion de toutes les forces antifascistes espagnoles SAUF les communistes qui en sont exclus.

Dans la résistance au côté du peuple français
Oublis et falsifications de l'histoire : La participation des Espagnols dans la résistance, au côté de la résistance française, est bien une réalité même si elle est mal connue, même si les gouvernements de gauche comme de droite se sont évertués à l'effacer de la mémoire collective (cf. la Nueve et la libération de Paris).
Alors que Les cénétistes rallient l'ORA intégrée ensuite dans les FFI (13ème Région Militaire – Clermont Fd) en tant que maquis spécifique, autonome, reconnu au niveau national par le CNR, aucune source n'en porte témoignage localement :
Paul Estrade : « De juin à août 1944, dans le Cantal, nous voyons le maquis du barrage de l'Aigle, dont les cadres obéissent à l'O.R.A., très liée au général de Gaulle...et dont toute une compagnie est composée de travailleurs espagnols
(1), tenir tête aux assauts de l'armée allemande sur les pentes du Puy-Violent et au Lioran, avant de poursuivre jusqu'à Belfort... ».
(1) Pourquoi ne pas dire militants anarchistes quand il s'agit de plus de 200 hommes de la C.N.T et de la F.A.I. ?
Eugène Martres rétablit en partie les faits : « Les espagnols nombreux et actifs menaient un triple combat : contre Franco, contre Vichy, contre Hitler...Dans le Cantal, les espagnols donneront à leur action une orientation avant tout espagnole, mais également en liaison parfois étroite avec les résistants locaux...Dans le courant de 1942 les organisations clandestines espagnoles sont reconstituées et s'implantent dans tout le département : Mouvement Libertaire espagnol, l'U.G.T, la F.A.I... ». Il précise : « Des groupes formés sont répartis dans les monts de la vallée de la Maronne, près du Puy Mary...Les résistants français occupent des lieux autour du col de Néronne et les Espagnols ceux du Puy Violent près de Salers...Ce sont les Espagnols qui réceptionnent les divers parachutages effectués par les anglais, en particulier un parachutage de 90 tonnes de matériels, dans la région de Pleaux...ils participent également aux actions contre les garnisons allemandes du Cantal et prennent une part importante aux combats avec le bataillon Didier, le bataillon du barrage ».
Louis Stein est l'un rare à entériner la vérité historique sur la participation des militants anarcho syndicalistes à la résistance : « ...Le maquis du barrage de l'Aigle est un de ceux dont la nature et l'action restent problématiques. Les sources écrites...se contredisent. L'erreur est sans doute de considérer qu'il n'y a eu qu'un seul maquis... ». Il continue : « ...Résistant avec succès aux efforts de la U.N.E. de les entraîner dans leur orbite politique et militaire, les anarchistes espagnols demeurent une force de combat indépendante au sein de la Résistance française...Les anarchistes concluent un accord séparé avec le Comité National de la résistance et collaborent avec les F.F.I. et la C.G.T.... ils promettent de prendre part à cette dernière quand les alliés débarqueront et que le peuple français s'insurgera. Les participants anarchistes à cette bataille combattraient alors dans leurs unités, commandés par leurs chefs...en entrant officiellement en contact avec les Français, les anarchistes ont l'impression de briser « l'encerclement » communiste, de préserver l'identité séparée et l'intégrité de leur organisation. Ils s'assurent la coopération des F.F.I...Ce n'est que dans l'armée régulière française et dans la résistance à prédominance française que les anarchistes se soumettaient à une autorité autre que la leur ».
(« Par-delà l'exil et la mort, les républicains espagnols en France » – Louis Stein – Editions Mazarine –
1993)

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