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« La guerre d’Espagne, et après ? »
mercredi 5 avril 2017


 
Introduction au débat de Jean Michel CATHALA

 
Je vous présente ce soir une introduction à ce libre débat sur un sujet qui me tient à cœur, beaucoup d’entre vous le savent, celui de la guerre civile espagnole.
Les deux points de ce soir, « La Retirada » et « la Reconquista » ne sont pas les plus connus du grand public.
Après 3 ans d’intenses combats la guerre est terminée. Franco est devenu le « Caudillo » de toute l’Espagne. Pour tout ceux qui ont combattu avec la République commence au début de 1939 un exil massif que l’Histoire va appeler « la Retirada », la retraite en français. Cette retirada a commencé partiellement en 1936. Les combattants et leurs familles dans les régions annexées par les Franquistes vont dès le début se retirer dans les parties restées fidèles à la République. Pour finir en grande partie en Catalogne, dernier bastion des Républicains.      
 
La retirada qui va nous occuper ce soir concerne cet exil de 1939, définitif pour la majeure partie, vers la France.
 
Le passage de la frontière va se faire dans des conditions épouvantables. Le froid, il y a 60 cm de neige dans les Pyrénées, les privations de trois ans de guerre et les attaques incessantes des Fascistes vont faire de ce passage au Nord un véritable enfer pour les civils et les militaires fuyant la répression.
 
Le gouvernement Daladier est partagé entre la peur de voir arriver en France des centaines de milliers de « Rouges » et le respect des valeurs républicaines qui accordent l’hospitalité aux réfugiés et aux persécutés.
 
La frontière va être ouverte officiellement le 28/01 aux seuls civils et le 05/02 aux soldats restés outre Pyrénées sous les bombardements franquistes. Du 28/01 au 13/02, ce sont près de 500 000 personnes qui entrent en France par différents points de passage comme Cerbère, Le Perthus, Prat de Mollo etc…
 
Ces réfugiés qui pensaient recevoir un accueil fraternel de la part de la République sœur vont tomber de haut. Crise économique, sentiments xénophobes, la France offre à ces gens qui ont tout perdu un accueil mitigé. Le gouvernement Daladier a fait voter le 12/11/1938 un décret loi qui prévoit l’internement administratif des étrangers « indésirables ». Les Républicains espagnols vont être les premiers à en faire les frais.
 
Le gouvernement français n’avait de toute façon pas prévu un tel afflux de réfugiés et va être débordé par le nombre.
 
Les Espagnols ainsi que les combattants étrangers sont désarmés, fouillés, identifiés puis envoyés vers des centres d’accueil le long de la frontière.
 
Après quelques soins et vaccinations diverses, les familles vont être séparées. Femmes, enfants et vieillards vont être expédiés dans environ 70 départements français dans des structures d’hébergement mises à disposition par les municipalités. Leurs conditions de vie vont être très variables, en fonction de l’accueil que leur réserve les municipalités.
 
Les hommes quant à eux vont être expédiés dans des camps d’internement répartis sur les plages du Roussillon et dans le Sud-Ouest. Des femmes et des enfants s’y retrouveront également, preuve de la désorganisation totale de l’administration française.
 
Ces camps de concentration (puisque c’est ainsi que les nomment les autorités françaises) vont être construits à même le sable par les réfugiés eux-mêmes. Argelès s/mer, Barcarès, Saint Cyprien. Vernet d’Ariège, Septfonds, Rieucros, Gurs de Bram et Agde viennent compléter ce dispositif. En mars 1939, 87000 personnes sont internés à Argelés. A propos de ce camp le ministre de l’intérieur Albert Sarraut déclare « Le camp d’Argelès ne sera pas un camp pénitentiaire mais un camp de concentration, ce n’est pas la même chose ».
 
Certains camps vont même avoir des spécificités :
 
-          Les Basques et les Brigades internationales à Gurs
 
-          Les anciens de la division Durruti au Vernet.
 
-          Les Catalans à Agde et Rivesaltes.
 
 
Les conditions dans ces camps sont déplorables, les hommes dorment sur le sable, sans abri, les décès sont nombreux dus au manque d’hygiène, à la malnutrition. Les camps sont surveillés en permanence par les tirailleurs sénégalais, les spahis et les gardes mobiles.
 
Petit à petit les réfugiés vont s’organiser, aidés par quelques associations. Ils vont également mettre en place des activités afin de ne pas sombrer dans la folie : activités sportives, remise à niveau scolaire et alphabétisation, rédaction de journaux et de bulletins, conférences et discussions politiques improvisées.
 
Peu de vacanciers savent que les sites où ils lézardent furent d’ignobles lieux de souffrances et même les cimetières de milliers d’Espagnols victimes du froid, de la faim, de la gangrène, de la dysenterie, du désespoir. Désarmés, humiliés, parqués comme des bêtes, couverts de poux et de gale, maltraités par les tirailleurs sénégalais, les « rouges » échappaient aux balles fascistes pour connaître une nouvelle barbarie à la française.
 
Dans son livre « La Lie de la terre », Arthur Koestler écrit que le camp du Vernet où il a été emprisonné se situe « au plus haut degré de l’infamie ».
 
On oublie souvent de parler des 10 000 réfugiés espagnols qui vont partir vers l’Afrique du Nord. Egalement détenus dans des camps, ils vont servir de main d’œuvre pour construire le transsaharien. Ils vont être soumis à un travail d’esclaves. Mal nourris, battus, soumis aux maladies, ils ne seront libres qu’en Mars 1943 après le débarquement des Alliés en Afrique du Nord.
 
 
Revenons en Métropole. Parmi ces 500 000 réfugiés il y a environ 150 000 combattants de la guerre d’Espagne. Ces derniers sont aguerris aux combats. Ils souhaitent être enrôlés dans l’armée française pour la plupart. Ils vont même jusqu’à défiler dans leurs camps lorsque des officiers s’y trouvent.
 
La France refusera de les enrôler afin de ne pas troubler « la Paix de Munich ».
 
10 000 vont toutefois s’engager dans la Légion étrangère et partir également vers l’Afrique du Nord.
 
Après l’Armistice de juin 1940, les autorités françaises refusent le statut de militaires aux anciens combattants de la guerre d’Espagne. 7500 d’entre eux vont être les premiers déportés en Allemagne en provenance de France. 6000 n’en reviendront pas. D’autres seront livrés à Franco, d’autres encore partiront rejoindre la construction du Transsaharien.
 
Les réfugiés espagnols avaient été intégrés à l’effort de guerre par le biais des Compagnies de travailleurs Etrangers (CTE). Vichy va les convertir en GTE (Groupement des Travailleurs Etrangers).
 
Entre 1942 et 1943, 26 000 espagnols vont être envoyés dans le cadre du STO sur le mur de l’Atlantique.
 
 
Du fait de leur statut pour le moins instable pendant l’occupation, un grand nombre de Républicains vont rejoindre la Résistance. Maquis et FFL vont voir leurs rangs se grossir de grand nombre de réfugiés. Il y aura même un bataillon Gernika composé de Basques. La « Main d’œuvre immigrée » va occuper une place importante dans la Résistance, composée essentiellement de Communistes espagnols. L’un des responsables de « la main d’œuvre immigrée », Celestino Alfonso sera présent sur « l’affiche rouge », sa photo accompagnée de la mention « ALFONSO, espagnol rouge, 7 attentats ».
 
Un grand nombre d’anciens combattants républicains vont créer leurs propres groupes de résistance, appelé « guerilleros ». Ces derniers vont avoir une organisation semblable à celle de l’armée républicaine. Ils vont être présents dans 31 départements du Sud Ouest avec leur état major dans l’Aude puis en Ariège à partir de 1942.
 
Ces unités de guerilleros vont jouer un rôle important aux côtés de la Résistance française et des Alliés dans le sud de la France. Attentats contre les Miliciens et les Allemands, guerilla urbaine (à Toulouse principalement) et rurale. Ces résistants sont des guerriers aguerris, forts de l’expérience de trois ans de combats contre les franquistes. Maniement des armes et des explosifs, connaissance des Pyrénées.
 
A partir de 1944 ils vont être contraints par le Parti Communiste à rejoindre les rangs des FTP et de la MOI.
 
 
Il n’y a pas que dans la Résistance que les Républicains espagnols vont se distinguer. Sur les 2000 personnes qui rejoignent De Gaulle à Londres il y a 300 légionnaires espagnols.
 
Suite au débarquement allié en novembre 1942, les militaires français se rangent aux côtés des Américains. Giraud, qui a retourné sa veste, compose une armée avec 3000 légionnaires espagnols. Ils vont combattre l’Afrika Korps en Tunisie, la victoire leur coutera 2000 morts.
 
 
Après l’épisode tunisien, les USA demandent à Leclerc de renvoyer les noirs de sa division. Les USA veulent des blancs comme premières troupes de libération. Ils enverront les GI’s noirs ensuite.
 
Leclerc va donc enrôler les espagnols dans sa fameuse 9ème compagnie, « la Nueve ». Les anciens combattants espagnols ne sont que trop contents de quitter Giraud qui a été pétainiste jusqu’au débarquement de novembre et rejoignent la 2ème DB de Leclerc en Algérie. Cette compagnie est commandée par le chef de bataillon Raymond Dronne, celui-ci, gaulliste de la première heure est très populaire parmi les soldats espagnols, d’autant plus qu’il parle leur langue. Même pour les anciens anarchistes de la CNT FAI, nombreux dans cette compagnie, il est « el Capitàn ». Les sous officiers sont tous espagnols, les ordres donnés en espagnol.  Des hommes « difficiles et faciles » selon le capitaine Dronne. Difficiles parce qu’ils ne respectaient que les officiers respectables. Faciles parce leur engagement était total quand ils respectaient leurs officiers. Antimilitaristes, les anars étaient des guerriers expérimentés et courageux. Plus guérilleros que soldats, ils menaient une guerre très personnelle. « On avait tous l’expérience de notre guerre et on savait ce qu’il fallait faire, se souvient German Arrue, ancien des Jeunesses libertaires. On se commandait nous-mêmes. On était une compagnie de choc et on avait tous l’expérience d’une guerre dure. Les Allemands le savaient... »
 
La Nueve (appelé officiellement 9ème compagnie de régiment de marche du Tchad) va être rapatriée sur l’Angleterre début 1944 et va y passer trois mois avant le débarquement de 1944. Elle est composée également d’antifascistes italiens, grecs, belges polonais, latino-américains etc… On les appelle « les combattants de la liberté ».
 
 
C’est donc le 4/08/1944 que Leclerc débarque en Normandie. Sa division va être à l’avant-garde des combats à Ecouché dans l’Orne. C’est depuis ce village que Leclerc va donner comme ordre à Dronne « Filez droit sur Paris, entrez dans Paris ».
 
Les véhicules foncent alors vers Paris qui est en état d’insurrection.
 
Le premier half-track à rentrer dans Paris s’appelle « Guadalajara » suivi du « Teruel ». Chaque blindé conduit par des Républicains espagnols porte le nom d’une bataille de la guerre civile: Madrid, Brunete, Ebro, Guernica.
 
Le 26 août, la Nueve fut salué par de Gaulle et reçut les honneurs militaires. Au risque de déplaire à de nombreux soldats français, de Gaulle chargea la Nueve de le couvrir jusqu’à Notre-Dame. Précaution utile pour éliminer les miliciens qui tiraient lâchement sur la foule. Les blindés arboraient côte à côte le drapeau français et le drapeau républicain espagnol Cela n’empêcha pas le lendemain un journal (dont le nom m’échappe) de titrer « le premier blindé français à entrer dans Paris s’appelle « Romilly ». Un blindé français avec un nom bien français devait faire meilleur effet….
Les manuels scolaires ont gommé la présence des Espagnols dans la Résistance ou dans les forces alliées et de nombreuses personnes s’étonnent d’apprendre que des républicains espagnols, dont nombre d’anarchistes, ont joué un rôle important dans la lutte contre les nazis et la libération de Paris. Comment s’est opérée cette amnésie générale sur fond de patriotisme véreux ? Jorge Semprun, ancien résistant communiste déporté et ancien ministre de la Culture espagnol, l’explique. « Dans les discours de la Libération, entre 1944 et 1945, des centaines de références furent publiées sur l’importance de la participation espagnole. Mais peu après, à la suite de la défaite allemande et la libération de la France, apparut tout de suite la volonté de franciser – ou nationaliser – le combat de ces hommes, de ceux qui luttèrent au sein des armées alliées comme au sein de la Résistance. Ce fut une opération politique consciente et volontaire de la part des autorités gaullistes et, dans le même temps, des dirigeants du Parti communiste français. Quand arriva le moment de réécrire l’histoire française de la guerre, l’alliance communistes-gaullistes fonctionna de façon impeccable. »
 
Aussi incroyable que cela puisse paraître, Luis Royo est le seul membre de la Nueve a avoir reçu un hommage officiel de la mairie de Paris et du gouvernement espagnol en 2004 à l’occasion de la pause d’une plaque sur le quai Henri-IV près de l’Hôtel-de-Ville.
 
Avant d’arriver au QG d’Hitler, à Berchtesgaden, la Nueve traversa des batailles épiques dans des conditions souvent extrêmes à Andelot, Dompaire, Châtel, Xaffévillers, Vacqueville, Strasbourg, Chateauroux... Les Allemands subirent de gros revers, mais les pertes humaines étaient aussi importantes chez les Espagnols. « On a toujours été de la chair à canon, un bataillon de choc, soutient Rafael Gomez (dernier survivant de la « Nueve »). On était toujours en première ligne de feu, tâchant de ne pas reculer, de nous cramponner au maximum. C’était une question d’honneur. » Question de revanche aussi contre les nazis qui ont martyrisé le peuple espagnol et déporté des milliers de républicains à Buchenwald et à Mauthausen.
Vainqueurs d’une course contre les Américains, les Français, dont des combattants de la Nueve, investirent les premiers le « nid d’aigle » d’Hitler le 5 mai. Après avoir mis hors d’état de nuire les derniers très jeunes nazis qui défendaient la place jusqu’à la mort, officiers et soldats burent du champagne dans des coupes gravées « A H ». Les soldats glanèrent quelques souvenirs (jeu d’échecs, livres anciens, cristallerie, argenterie...) qui améliorèrent ensuite un ordinaire parfois difficile. Les médailles pleuvaient pour les Espagnols rescapés, mais la victoire était amère. Les projets de ces révolutionnaires internationalistes ne se limitaient pas à la libération de la France. « La guerre s’est arrêtée malheureusement, regrettait encore, en 1998, Manuel Lozano, anciens des Jeunesses libertaires. Nous, on attendait de l’aide pour continuer le combat et libérer l’Espagne. ».
Voilà qui nous amène à la dernière partie de ce travail: la Reconquête, « la reconquista ».
Ce qu’il faut savoir, c’est que les Espagnols qui se trouvaient dans les troupes d’Afrique du Nord étaient persuadés que la remontée des Alliés se ferait par l’Espagne (en faisant chuter Franco) et non pas par l’Italie. Première désillusion. Raisonnablement il faut reconnaître que les troupes allemandes se trouvaient en Italie, pas en Espagne.
Cette opération de reconquête visait à rétablir un gouvernement provisoire (composé de communistes, Républicains, anarchistes, socialistes regroupés sous le signe de l’UNE Union Nacional Española)) dans le Val d’Aran. Les 4000 à 7000 guerilléros qui se portèrent volontaires pour cette opération étaient mis en confiance par les succès qu’ils avaient obtenus dans le maquis français. Ils pensaient que la mise en place de ce gouvernement provisoire susciterait un soulèvement populaire en Espagne contre Franco, ceci malgré les informations contradictoires qui émanaient d’Espagne.
Cette opération fut menée en Navarre et dans le val d’Aran du 3 octobre au 27 octobre 1944.
Je vous passe les détails stratégiques de cette opération. L’attaque fut menée par trois colonnes et les troupes franquistes furent débordées au début sous l’effet de la surprise. Malheureusement pour les insurgés, les troupes franquistes ne tardèrent pas à arriver en renfort de tout le nord de l’Espagne. Franco avait fait masser 50 000 soldats et gardes civils tout le long de la frontière afin de pallier à une intervention de ce type. De plus, et contrairement à leurs prédictions personne ne bougea en Espagne, pas plus en Catalogne qu’en Navarre. Peut être une grande lassitude de la guerre civile. Qui aurait pu leur en vouloir après 3 ans d’une sauvagerie incroyable…Santiago Carillo ordonna le repli le 27 octobre. 588 guerilléros furent tués pendant cette opération. A leur retour en France ils furent désarmés par l’armée française… De Gaulle avait reconnu le gouvernement espagnol depuis le 16 octobre.
Ces soldats de la dernière chance avaient les frais de la guerre froide. Aucun des Alliés ne souhaitait voir s’établir à nouveau une république de gauche en Espagne. Le choix était fait, Franco était la meilleure option.
Le PCE mena des actions de guérilla jusqu’en 1948 et les anarchistes continuèrent jusque dans le milieu des années 50, relayés ensuite par des attentats ou des tentatives d’attentats et ceci jusqu’à la mort du Caudillo. La répression, féroce et sans pitié, continua également jusqu’à cette date. Quant à ce qui arriva après la mort de Franco, c’est une autre histoire.






 


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