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avril 2016

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Libres Débats de la Libre Pensée

mercredi 6 avril 2016, 18h 15

OBSEQUES CIVILES
Réflexion sur les rites

« Depuis la nuit des temps, lHumanité a ponctué les grandes étapes de la vie par des rites.
Cette ritualisation mérite- t-elle l'attention des libres penseurs au-delà de son association historique aux pratiques religieuses ?
Les rites sont-ils obligatoirement religieux ou peut-il y avoir des rites laïques ?
Ces rites peuvent-ils être un outil de la lutte contre la mainmise du religieux ?
Si oui, la Libre Pensée peut-elle, notamment pour les funérailles dont les libres penseurs veulent promouvoir le caractère civil, proposer des rites à ses adhérents et même au-delà de ses rangs ? »

Introduction au libre débat par Alain TRUCHOT

Les rites sont partout présents et ils remplissent d’inestimables fonctions sociales. Pourtant, au prix d’une singulière amnésie, nous ne savons plus exactement ce qu’est un rite... C’est un oubli dommageable car ils produisent du lien, de la mémoire et de l’appartenance, tout en donnant un cadre esthétique à nos relations.
Notre vie est jalonnée de rites et pourtant ils sont l’objet d’un curieux désaveu. La modernité occidentale, rationaliste en apparence et superstitieuse en diable, souhaiterait en finir avec les rites. Leur mérite n’en est alors que plus grand car ils parviennent à faire sentir leur action symbolique malgré nous.
Même s’il l’ignore, notre monde est plein de rites : l’époque sacrifie à la célébration rituelle sans véritable conscience de cet état de fait. Car pour le quidam, les rites, ce sont des évocations un peu confuses : les images surannées de tribus exotiques dansant pour s’accommoder quelque esprit présidant à la chasse ou à la pluie ; un chef d’état en visite officielle paradant dans les rues d’une capitale ; ces mariages princiers très protocolaires qui fascinent pourtant ; de fameuses allusions à la franc-maçonnerie...Et puis les rites religieux et leurs longues cérémonies durant lesquels, enfants, on s’ennuyait beaucoup avec l’obligation de prendre son mal en patience. Mais pour le reste, les rites sont généralement assimilés à des formes de contraintes astreignant à subir le poids des traditions dépassées. Finalement, nous entretenons avec ceux-ci la relation qui liait Monsieur Jourdain à la prose : nous sacrifions à des rites quotidiennement sans même le savoir. Mariages et enterrements, grands repas de famille et petites civilités du quotidien (je vous en prie, après vous), crémaillères, réveillons, offices religieux, rentrées officielles, allocutions, pots de départ, anniversaires, soutenances et remises de diplômes, Saint Valentin et Beaujolais Nouveau, banquets du vendredi dit saint, montée des marches à Cannes, remises des Césars, des Oscars et des Molières, fête de la musique et fête des voisins récemment instituée pour que les gens réapprennent à se parler et à partager une soirée... Que d’évènements largement ritualisés !
Cette liste à la Prévert prouve que ces rites habitent la modernité sous des formes variées et inattendues. Car si une différence de degrés caractérise tous ces contextes, il n’y a pas de différence de nature entre eux, tant chacun possède une dimension symbolique forte, à son niveau respectif.

Mais c’est quoi, un rite ?
Les définitions données dans les différents dictionnaires (de philosophie, de sociologie, de psychologie, de religions, etc...) ou par différents auteurs qui ont étudié ce problème, sont variées et difficilement conciliables entre elles.
Au sens large, il s’agit d’un moment « qui fait qu’un jour est différent des autres jours, une heure des autres heures », comme le dit joliment Saint Exupéry dans le Petit Prince. Les rites sont des parenthèses sociales dramatisant ou esthétisant les rapports. Ils célèbrent toujours une communauté en même temps que des valeurs. Ils doivent faire date. Ne garde-t-on pas des souvenirs des rites, photos, films et autres objets cérémoniels archivés comme des reliques ? Ils sont des jalons pour la mémoire.
Le rite est une petite dramaturgie conçue comme une représentation. Il y a la scène et les acteurs. Voyez à ce titre un mariage, un jugement aux assises ou une soutenance. On doit respecter scrupuleusement « l’ordre prescrit » (c’est le sens du mot ritus). Les rites n’ont pas d’utilité en soi mais leur existence se situe au niveau symbolique. Car à quoi sert-il de préparer un mariage des mois durant, d’investir des sommes conséquentes pour mettre en scène ce « plus beau jour de ma vie », de rassembler des dizaines de personnes venant de fort loin, toutes « tirées à quatre épingles » pour seulement prononcer un oui en publiç ? Ce oui  situe son action à un autre niveau, symbolique, puisqu’il transforme radicalement les relations (déjà juridiques) des époux mais aussi celles de leurs familles. D’essence magique, le rite peut transformer la réalité comme d’un coup de baguette... « Je vous déclare unis par les liens du mariage ou docteur de l’Université de... ou pire condamné à... »et tout est dit. Une nouvelle réalité est entérinée par une simple énonciation rituelle.

Et ça sert à quoi un rite ?
Les rites sont des petits moments répétitifs et privilégiés qui assurent le passage, articulent du sens sur le cours des choses tout en produisant de la mémoire et de l’appartenance. Saint Exupéry, encore lui, faisait dire au renard : « si tu viens n’importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m’habiller le cœur »... C’est le rite qui dicte la chose du moment ; il enchante la transition, rend la douleur de la perte acceptable en y mettant un peu de magie. Ainsi en va-t-il de «la petite souris de la dent qui tombe » et sa pièce sous l’oreiller. Elle rachète les larmes et réussit à rendre la douleur presque charmante.
Nous sommes des êtres de chair et de sens, c’est pourquoi nous sacrifions sans cesse à des rituels. Sans petit mot épisodique, sans petite attention occasionnelle, l’amitié d’un ami éloigné n’a pas de réalité sociale. Il n’y a pas d’amitié sans rite d’amitié, sans célébration symbolique du lien. Et que serait l’amour sans ses mille rites le caractérisant ? Répondre à une carte, tenir la porte en souriant, faire envoyer des fleurs pour dire qu’on est là sans y être et qu’on pense à l’intéressé. Les rites sont des creusets donnant naissance et sens aux relations, les auréolant d’esthétique et de symbolique. Là n’est pas le moindre de leurs mérites.
Les rites sont le plus souvent utilisés, en dehors de fonctions culturelles spécifiques, pour marquer les grands moments de la vie, individuelle ou sociétale, en sacralisant ces instants si particuliers. Depuis bien longtemps, les hommes commémorent les grands moments charnières de la vie par des rites que les ethnologues ont appelés rites de passage (passage d’un état à un autre).Touchant à la fois l’être humain et la société toute entière, ils marquent ou célèbrent, dans de nombreuses civilisations ou traditions, la naissance, la puberté, le mariage, la mort.

Un rite de passage comprend en général trois phases :
·         Une séparation forcée, une mise à l’écart du groupe où l’on était associé.
·         Une mise en condition (en marge) ou une mise à l’épreuve.
·          Une réintégration dans un nouveau groupe, la renaissance dans un nouvel état.
Dans le cas du rite funéraire, cette dernière phase est primordiale. Bien sûr, le défunt ne pourra pas vivre la cérémonie et en retirer lui-même les bénéfices mais il importe de faire les choses en sa faveur, pour éviter une culpabilité souvent lourde à porter. Il est essentiel d’assurer pleinement ses derniers souhaits, de lui offrir une conformité certaine avec les demandes de sa tradition. Il importe, au cours de ce dernier rite de passage, de lui apporter une reconnaissance symbolique en le replaçant dans la mémoire collective.
Ceci étant dit, la théorie ce n’est pas ce qui manque ; ce qui manque avant tout, c’est la pratique. Comment mettre en place ce dernier rituel ? Chacun doit pouvoir choisir sa formule mais apprendre à ritualiser n’est pas simple. On se doit d’être accompagné mais par qui ?... C’est là que ça se complique...

Il faut le constater, les religions se sont toujours battues pour confisquer les rites à leur profit. C’est particulièrement vrai des religions monothéistes et notamment du christianisme.
Dans notre pays, depuis le IV° siècle, l’Eglise Catholique a établi son emprise sur l’Etat ainsi que sur toute la vie sociale, plus particulièrement sur toutes les questions liées à la vie et à la mort.
Briser son monopole sur les obsèques et obtenir le droit pour tous à prendre librement des dispositions pour sa sépulture, à choisir les modalités de ses funérailles est constitutif du combat pour la démocratie et s’est intimement confondu avec le combat pour la République.
Les principes sur la liberté des obsèques et du testament ont été posés à partir de 1789.
Jusqu’au décret du 20 septembre 1792, les registres des baptêmes, mariages et décès étaient tenus par les prêtres des confessions acceptées. Par ce décret, l’Assemblée Législative a complété et réorganisé l’état civil, qui a été confié aux communes. Depuis, ce sont les communes, base de la démocratie républicaine révolutionnaire, qui enregistrent les faits et évènements que constituent les naissances, les adoptions, les mariages civils, les divorces et les décès.
Ainsi, les citoyens et les familles ont pu s’affranchir, en partie, des Eglises.
Ainsi un pas considérable a été effectué vers la laïcité de l’Etat.
La loi sur l’organisation de l’instruction publique du 3 brumaire an IV (mardi 25 octobre 1795) organise un Institut national des sciences et des arts pour perfectionner les sciences et les arts par les recherches non interrompues, par la publication des découvertes, par la correspondance avec les sociétés savantes étrangères, suivre les travaux scientifiques et littéraires qui auront pour objet l’utilité générale et la gloire de la République.
Une autre loi, le 15 germinal an IV (4 avril 1796), précise le règlement de la nouvelle institution et notamment le détail de ses activités. Cet institut (appelé Institut de France), occupé par des idéologues, veut instaurer une science des idées et dissiper les mythes et l’obscurantisme.
En 1801, il lance un concours sur les funérailles et les sépultures qui connaît une participation très riche. Un culte des morts est proposé avec des cérémonies laïques « simples et touchantes qui doivent réveiller la sensibilité et la diriger vers un but moral et religieux, mais d’une religion sans confession ni église, une religion du souvenir et, à la limite, des formes non chrétiennes de la survie ».
Il est intéressant de trouver dans les propositions :
-       Le temple laïque, lieu de la cérémonie.
-       Les officiers municipaux, magistrats qui ont remplacé les prêtres pour diriger la cérémonie et qui sont aussi les officiers de l’état civil.
-       L’embaumement du corps exposé dans le temple.
-       La cérémonie qui commence par la proclamation de la mort, suivie par l’éloge funèbre, la lecture du testament et l’inscription sur le tableau d’honneur.
Mais cette tentative de légiférer sur cette question n’aboutit pas et forte du Concordat signé en 1801 avec Bonaparte, la réaction des églises et bien sûr en premier chef l’Eglise catholique avait entrepris une reconquête des esprits et des pratiques et allaient obtenir le monopole des enterrements pendant un siècle.C’est le décret impérial de Napoléon du 23 prairial an XII (12 juin 1804) qui va assurer la règlementation des cimetières et des funérailles, à quelques modifications près, jusqu’à nos jours.
Les républicains ont dû batailler pendant des décennies, souvent au prix de durs et pénibles combats pour imposer de fait le respect du droit posé en 1789-1795, de la laïcité de l’Etat dans la question des obsèques, c’est-à-dire le droit aux obsèques civiles pour tous ceux et celles qui refusaient la confiscation de leur mort par un culte, pour le respect des dispositions testamentaires lorsqu’elles stipulaient le rejet d’un ministre d’un culte à la veille de la mort ou lors de l’inhumation.
Seul le retour de la République, la poursuite de l’action pour achever l’œuvre législative et morale de la révolution et en particulier pour réaliser la complète laïcisation de l’Etat, ont permis d’avancer à nouveau sur la question des obsèques civiles.
La loi du 14 novembre 1881 interdit les carrés confessionnels dans les cimetières, antérieurement autorisés par le décret impérial napoléonien de 1804.
La loi du 15 novembre 1887 assure la liberté des funérailles aux défunts ayant laissé un testament olographe.
La loi du 28 décembre 1904 enlève aux religions l’organisation des pompes funèbres pour la confier aux communes.
Ces acquis du combat laïque préparaient déjà la loi du 9 décembre 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat.

Apparemment immuable, ce cadre juridique est désormais contesté.  Aux termes de la circulaire du 19 février 2008, le ministère de l’intérieur entend reconstituer les carrés confessionnels en incitant les préfets et les maires à en délimiter au sein des cimetières. De même, la loi du 19 décembre 2008 sur la législation funéraire introduit une disposition très contestable : elle autorise le dépôt temporaire, à la demande des familles, des urnes cinéraires dans les lieux de culte.
Les religions entendent regagner leterrain d’où la République les a chassées pour garantir à chacun la liberté de conscience devant la mort. Au lieu d’écouter le chant de leurs sirènes, les pouvoirs publics devraient au contraire élargir les droits de l’individu face au trépas. En raison du nombre croissant des funérailles civiles, il serait nécessaire que les communes puissent mettre gratuitement à la disposition des familles une salle municipale de recueillement. En effet, en matière de cérémonies liées au décès, un citoyen de confession ou baptisé catholique jouit d’un privilège que les autres citoyens n’ont pas, qu’ils soient non croyant ou croyant d’une autre religion : le privilège de bénéficier de la mise à disposition d’un édifice public _ certes dédié à un culte, mais gratuit d’un point de vue communal (je ne parle pas des frais d’office) et permettant aux proches de rassembler famille, amis et connaissances autour du défunt.
Force est de constater, à l’évidence, qu’il n’est strictement rien de prévu d’équivalent pour les « non catholiques » et que leurs proches doivent généralement « improviser » lors de l’enterrement civil au cimetière quel que soit le temps, ou au domicile familial, ou passer par des salles dédiées des crématoriums qui ne sont pas pléthore et obligent à des déplacements parfois distants.

La Libre Pensée a demandé, sans succès, au Ministère de l’Intérieur de compléter en ce sens le code général des collectivités territoriales.  Néanmoins, de nombreuses municipalités ont accédé à sa requête. Dans notre département, à ce jour, 50 conseils municipaux (sur 260) ont délibéré favorablement.
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